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Columbine : la mère d’un tueur brise le silence

Sue Klebold et son fils Dylan Klebold, co-auteur de la fusillade du lycée de Columbine en 1999.

Sue Klebold et son fils Dylan, le jour de son 5ème anniversaire.

Le 20 avril 1999, Eric Harris et Dylan Klebold entrent lourdement armés dans le lycée de Columbine, dans l’État du Colorado aux États-Unis. En moins d’une heure, ils tuent 12 étudiants, 1 professeur et blessent 24 autres personnes avant de mettre fin à leurs jours. Presque 17 ans après les faits, Sue Klebold, la mère de Dylan, revient sur la tragédie dans un livre : « A Mother’s Reckoning: Living in the aftermath of the Columbine tragedy ». Comment son fils, l’adolescent prometteur qu’elle a élevé avec amour a-t-il pu commettre une horreur pareille ? Comment en tant que mère, n’a-t-elle pas su déceler que quelque chose clochait ? Qu’aurait-elle pu faire autrement ?

À travers son récit, Sue Klebold n’a pas pour ambition de se dédouaner mais espère pouvoir aider des familles à reconnaitre ce qui lui a échappé : la détresse de son enfant. À une époque où les tueries de masse commises par des jeunes gens se multiplient, son témoignage offre un éclairage inédit et nous laisse avec le sentiment troublant que ça n’arrive pas qu’aux autres.

Un adolescent normal dans une famille normale

Andrew Solomon, auteur de « Far from the tree » dans lequel il consacre un passage aux Klebold, a écrit l’introduction de l’ouvrage. Il y rappelle que nous reprochons systématiquement aux parents les actions de leurs enfants, principalement parce que s’ils sont en faute, alors nous autres « bons parents » pouvons nous détendre, nous ne risquons pas une telle calamité.

Pourtant, la famille dans laquelle Dylan a grandi était une famille typique de banlieue américaine, voire mieux que la moyenne selon Sue Klebold. Des parents aimants, attentifs et impliqués dans l’éducation de leurs deux fils, Byron et Dylan. Une mère qui travaillait auprès d’étudiants handicapés 4 jours par semaine, un père géophysicien qui exerçait depuis son domicile, présent pour manger un morceau avec Dylan lorsqu’il rentrait des cours. Un foyer qui comportait des règles, beaucoup d’amour et où les armes à feu n’avaient pas leur place.

On imagine volontiers un enfant à problèmes, au comportement anti-social, en colère, violent. Ce n’était pas le cas de Dylan. Sa mère le décrit comme un garçon enthousiaste et affectueux, facile à élever, pour qui personne ne se faisait de souci. Un seul accident de parcours : l’année précédente il avait été arrêté pour avoir volé du matériel électronique dans un van avec Eric. Du fait de leur jeune âge, ils avaient pu suivre un programme de réadaptation évitant ainsi des suites judiciaires. Fait rarissime, ils s’étaient vu accorder une fin anticipée du programme pour exemplarité. Dylan avait compris la leçon avait-elle pensé alors.

Contrairement à ce qui a pu être dit après le massacre, Eric n’était pas son seul ami, il avait un large cercle de copains dont plusieurs amis proches, avec qui il allait au cinéma, au bowling et faisait des petits boulots. 3 semaines avant la tragédie de Columbine, ses parents l’avaient accompagné visiter l’université de l’Arizona dans laquelle il avait été accepté, 3 jours avant il posait devant leur objectif avec la fille qui l’accompagnait au bal de promo. Sue se souvient avoir pensé alors : « j’ai fait du bon boulot avec ce gamin ».

Un massacre planifié pendant des mois

Elle est à son bureau lorsqu’elle apprend l’inimaginable : il y a une fusillade en cours au lycée Columbine où Dylan est en dernière année et on suspecte qu’il soit impliqué. Quelques heures après elle aura la confirmation que son fils de 17 ans a participé à la tuerie, puis qu’il est mort. Le monde s’écroule : à la peine incommensurable de perdre un enfant s’ajoute l’incompréhension et un sentiment terrible de culpabilité pour tous les morts et les personnes affectées par la tragédie.

6 mois après les évènements, les enquêteurs lui révèlent les éléments-clés du dossier : le monde s’écroule une 2ème fois. Contrairement à ce qu’elle s’était imaginé, la tuerie n’était pas un coup de folie, son fils n’était pas contraint de participer, il n’avait pas non plus subi de lavage de cerveau. Des écrits et des vidéos tournées par les 2 adolescents révèlent des mois de planification et un plan dévastateur. Dylan et Eric avaient fabriqué des dizaines de bombes artisanales et s’étaient procuré des armes 3 mois plus tôt, ils prévoyaient de faire exploser la cafétéria de leur lycée et de tirer ensuite sur les survivants qui sortiraient de l’établissement. Les bombes n’ont pas explosé comme prévu, évitant ainsi un massacre d’une bien plus grande magnitude.

Dans les vidéos, elle découvre un fils qu’elle ne connait pas, qui n’est que haine et rage. Les experts sont arrivés aux conclusions suivantes : Eric semble avoir été un psychopathe qui voulait tuer, Dylan un dépressif qui voulait mourir. Deux jeunes aux troubles mentaux bien différents qui se sont mutuellement entrainés. Andrew Solomon explique que la dépression de Dylan ne se serait pas transformée en projet meurtrier sans l’influence d’Eric, mais que ce dernier aurait pu perdre sa motivation sans l’excitation d’entrainer Dylan avec lui.

Comment pouvait-elle ne pas savoir ?

On a blâmé les jeux vidéos, les films, la musique, le harcèlement scolaire, l’accès aux armes à feu ou au contraire le non-armement des professeurs, l’absence de prière à l’école, la médicamentation psychiatrique. Mais surtout on a blâmé les parents.

On lui a souvent demandé comment elle pouvait ne pas savoir, question qu’elle s’est elle-même posée jour et nuit pendant des années. À l’époque, elle ne prétendait pas connaitre les moindres pensées de son gamin mais elle était persuadée qu’en tant que mère, si quelque chose n’allait pas chez lui, elle en aurait l’intuition. Avec du recul et la plus grande honnêteté, elle reste persuadée que Dylan n’a laissé transparaitre auprès de ses parents aucun signe qu’il se préparait à commettre un crime. Elle n’aurait jamais pu savoir ce qui se tramait. Par contre, il y avait des signes que son fils était dépressif, signes qu’elle n’a pas su interpréter comme tels.

La dépression ne s’exprime pas de la même façon chez les adultes et les adolescents. Alors que les premiers peuvent apparaitre tristes et abattus, chez les seconds elle se traduit souvent par une irritabilité accrue, un manque inhabituel de motivation, un repli sur soi ou encore par des changements d’appétit et de rythme de sommeil. Des signes qu’elle a pris pour ceux de l’adolescence. Elle se revoit dire à son mari : « la charge de travail scolaire de Dylan doit être trop lourde, il a l’air fatigué » ou encore « c’est normal qu’il préfère jouer à des jeux vidéo que passer du temps avec ses parents, c’est un adolescent ». Elle n’a pas non plus vu ni l’antidépresseur naturel acheté sans ordonnance dans son armoire à pharmacie ni les pages de ses cahiers de cours noircies de ses idées noires.

Deux ans avant Columbine, il écrivait son mal-être, son sentiment de ne pas être à sa place dans ce monde, de rechercher l’amour et de ne pas se sentir aimé, l’idée que seule la mort le libérerait : « Penser au suicide me donne l’espoir que je serai à ma place peu importe où je vais après la mort ». Dans ses écrits, le désir de violence envers les autres n’apparait que quelques mois avant sa mort. Aujourd’hui, celle qui est devenue une activiste de la prévention du suicide et de la violence est convaincue que si elle avait su reconnaitre les indicateurs subtiles de la dégradation psychologique de Dylan à temps, Columbine aurait pu être évité. Un fardeau qu’elle portera toute sa vie.

Répondre à « comment » et non pas à « pourquoi » Columbine ?

On ne pourra jamais répondre à la question « pourquoi est-ce arrivé ? », tenter de répondre à la question « comment est-ce arrivé ? » lui semble plus utile.

En premier lieu, Sue Klebold rappelle la nécessité de ne pas simplifier à outrance. La dépression, si elle apparait comme un élément moteur des actions de Dylan ne suffit pas à expliquer ses actes et encore moins à les justifier ou à les minimiser. L’immense majorité des personnes souffrant de dépression ne commettra jamais aucun acte violent. Tout comme le fait de déceler des troubles mentaux n’offre aucune garantie : Eric était suivi par un psychiatre et recevait un traitement. Dans son cas, l’aide d’un professionnel n’a rien changé.

Néanmoins, un lien a pu être établi entre la dépression et d’autres facteurs de risque de violence que sont la consommation de drogue ou d’alcool, l’exposition à la violence, le harcèlement scolaire ou encore la disponibilité des armes à feu. Si Sue et son mari avaient compris l’état psychologique de Dylan, ils auraient cherché à restreindre les mauvaises influences susceptibles d’exacerber sa vulnérabilité : son amitié toxique avec Eric et les jeux vidéo violents notamment.

D’autres facteurs dont ils n’avaient alors pas connaissance ont probablement joué un rôle : beaucoup ont pointé du doigt la culture du harcèlement du lycée de Columbine, ils ont aussi appris après sa mort que Dylan buvait de l’alcool. La facilité avec laquelle les deux lycéens ont pu se procurer des armes à feu, dont 3 ont été achetées légalement par une amie à eux à une foire et une quatrième vendue par un particulier, a certainement contribué à rendre possible un projet qui serait autrement resté de l’ordre du fantasme.

Sensibiliser pour mieux prévenir la violence et le suicide

Pendant des années, Sue Klebold a préféré garder le silence de peur que ses propos soient déformés, mal interprétés ou jugés déplacés. L’espoir que son expérience puisse servir aux autres l’a convaincue de publier ce livre, dont les profits iront intégralement à la recherche en santé mentale et à des associations oeuvrant à la prévention de la violence et du suicide. Elle appelle à la destigmatisation des troubles psychiques et insiste sur l’importance de la sensibilisation à tous les niveaux.

On apprend aux enfants à se brosser les dents et à regarder avant de traverser la route. Mais alors que des études ont révélé que 15 à 20% des adolescents avaient déjà envisagé le suicide, elle s’interroge : « combien de parents abordent le sujet de la santé mentale avec leurs enfants ? ». Il est également essentiel selon elle de ne pas sous-estimer la capacité des enfants à dissimuler leur mal-être et de ne pas non plus surestimer le poids de l’amour parental et des valeurs transmises par l’éducation.

Sue Klebold milite aussi en faveur d’une meilleure détection des problèmes à l’école. Dans le cas de Dylan, il avait écrit un mois avant la tuerie de Columbine une dissertation qui mettait en scène un homme en noir s’attaquant à des jeunes populaires. Sa prof avait trouvé le récit troublant au point de l’évoquer avec Sue en réunion parents-profs mais sans tirer la sonnette d’alarme. À cette époque, il y avait eu très peu de précédent, Columbine (qui reste à ce jour la tuerie la plus meurtrière commise dans une école secondaire) n’était pas entrée dans les mémoires collectives. Même la police, qui avait été informée de l’existence du site Internet d’Eric, au contenu explicitement violent et menaçant, n’était pas intervenue.

Enfin elle met en avant des résultats de recherche qui suggèrent que l’augmentation des tueries de masse aux États-Unis est inextricablement liée à la facilité d’obtention des armes à feu, au manque de connaissances et de prise en charge des problèmes de santé mentale mais aussi au sensationnalisme des médias. En effet, le fait de simplifier les motivations, de donner trop de détails (nombre de balles tirées, armes utilisées, tenue portée, etc.) ou encore de publier des photos des tireurs armés, sont autant d’éléments susceptibles d’exercer une fascination chez des personnes vulnérables et d’encourager involontairement les copycats. Répéter inlassablement le nom des auteurs du crime peut être un déclencheur pour ceux qui cherchent à entrer dans l’histoire. Une enquête d’ABC News de 2014 a ainsi montré qu’au moins 17 attaques et 36 complots présumés et menaces sérieuses contre des écoles aux États-Unis pouvaient être liés au massacre de Columbine.

Sue Klebold conclut son livre par cette phrase : « Une chose est certaine : lorsque l’on saura aider les gens avant que leur vie ne soit en crise, le monde deviendra plus sûr pour tout le monde ».