L’amour à l’ère de Tinder

Les sites et applications de rencontre n’ont jamais été aussi populaires. Selon une étude Ifop pour Cam4 publiée en mai 2015, 40% des Français y ont déjà eu recours, c’est 2 fois plus qu’il y a 5 ans. Un essor qui coïncide avec l’emergence de la « hookup culture », que l’on peut traduire par « culture du coup d’un soir ». En effet, si seuls 22% des utilisateurs admettaient rechercher uniquement « des aventures sans lendemain » en 2012, cette proportion a presque doublé en 3 ans, atteignant 38% en 2015. Tinder, Happn, OkCupid… : les applications sur smartphone se multiplient et bouleversent les codes de la séduction.

Géolocalisation et facilité

Si les sites de rencontre existent depuis belle lurette, l’avènement des applications mobiles basées sur la géolocalisation a changé la donne. Tout a commencé en 2009 avec l’application Grindr destinée à la communauté gay. Le principe est simple : repérage des utilisateurs à proximité, consultation de leur profil (photos et courte description), discussion, échange de photos et rencontre si affinité. Le succès est immédiat et le site revendique aujourd’hui plus de 2 millions d’utilisateurs actifs par jour dans 192 pays.

Le modèle de Grindr est vite repris par des applications ciblant un public plus large, hétérosexuel notamment, avec quelques variantes. En septembre 2012, Tinder est lancée. L’application la plus populaire désormais propose selon un algorithme une succession de profils d’utilisateurs à proximité : on valide ou on rejète les photos en glissant le doigt vers la droite ou la gauche de l’écran de son smartphone. Si une personne que l’on a validée nous valide également, un « match » a lieu et la mise en relation peut alors s’effectuer. Selon plusieurs estimations, Tinder comptabiliserait un peu plus de 3 ans après sa création 50 millions d’utilisateurs actifs dans 196 pays. L’application rend même plutôt accro puisque ses utilisateurs y passent en moyenne une heure par jour.

La raison du succès : la facilité des échanges. Il n’est plus indispensable de prendre son courage à deux mains pour aborder quelqu’un au risque de se prendre un râteau (ni même de sortir de chez soi). Avec Tinder, l’attirance réciproque est établie avant de communiquer. Pour les jeunes générations qui ont grandi avec les réseaux sociaux, il est aussi plus aisé d’entamer une conversation avec une personne inconnue à l’abri derrière son écran, plutôt que face à face. C’est également un booster de confiance en soi : certains reconnaissent utiliser l’application pour se rassurer sur leur potentiel de séduction.

La culture du hookup

La popularisation des applications telles que Tinder a facilité les mises en relation, avec une tendance qui se confirme : celle des histoires sans lendemain, purement sexuelles (hookup). D’après les résultats de l’étude Ifop pour Cam4, parmi les personnes qui ont rencontré quelqu’un via un site ou une application de rencontre, 55% ont déjà eu un rapport sexuel dès le premier rendez-vous et 52% ont déjà rencontré une personne directement au domicile de l’un ou de l’autre sans rendez-vous préalable dans un lieu public. La sexualité apparait de plus en plus dissociée de la conjugalité avec une recherche d’immédiateté favorisée par la géolocalisation. Jean-Claude Kaufmann, sociologue du couple, explique au Nouvel Obs :

« Avant, on passait du sentiment au sexe, on apprenait à se connaître, à s’attacher avant de coucher. Maintenant, c’est l’inverse. Le sexe d’abord, l’affection ensuite. Eventuellement. »

De pair avec la banalisation du sexe sans lendemain, le « sexting » (envoi de messages ou photos sexuellement explicites) s’est également répandu. 41% des utilisateurs d’un site/appli de rencontre ont déjà reçu des photos d’un autre membre nu ou dénudé, taux qui atteint les 50% parmi les moins de 35 ans. En ce qui concerne les utilisateurs gays, la grande majorité d’entre eux (67%) a déjà reçu une photo de pénis (dickpic en anglais).

Des attentes différentes selon les sexes

François Kraus, directeur d’études à l’Ifop, indique que « les conditions spécifiques aux rencontres en ligne, caractérisées par une absence de contrôle social sur les comportements sexuels des individus, créent un environnement très favorable au recrutement de partenaires occasionnels, notamment pour les femmes ». Toutefois, celles-ci sont encore 5 fois moins nombreuses que les hommes à admettre n’y rechercher que des relations passagères (11% contre 50%).

La journaliste Nancy Jo Sales de Vanity Fair a recueilli les témoignages d’utilisateurs new-yorkais de Tinder dans un bar du quartier des affaires de Manhattan.

« Le sexe est devenu si facile, je peux aller sur mon portable là tout de suite et je trouverai sans aucun doute quelqu’un avec qui coucher ce soir, probablement avant minuit »,

lui indique John, 26 ans, responsable marketing. Suite à quoi elle s’interroge : est-ce une bonne chose pour les femmes ? Reprenant les dires de David Buss, professeur de psychologie, elle explique que les applications comme Tinder ou OkCupid donnent l’impression qu’il y a une abondance d’options et cela a un impact sur la psychologie masculine : les hommes perçoivent un surplus de femmes qui peut les rendre moins enclins à traiter une femme particulière comme une priorité et à privilégier les relations courtes.

Du point de vue des femmes, c’est plus complexe. La journaliste interroge dans le même bar un groupe d’étudiantes en stage. Amanda admet : « c’est à celui qui s’attachera le moins, et ce sont souvent les hommes qui gagnent à ce jeu-là ». Son amie Fallon renchérit : « le sexe devrait découler de l’intimité, c’est l’opposé qui se passe en ce moment et je crois que cela détruit vraiment l’image de soi qu’ont les femmes ». Stéphanie ajoute : « c’est le physique en premier, la personnalité vient après ». Reese continue : « honnêtement, j’ai l’impression que le physique n’a même pas d’importance pour eux tant que vous êtes partante, c’est à ce point ». Et à Amanda de conclure : « mais si vous dites tout cela à voix haute, vous paraissez faible, pas indépendante, vous avez un peu raté toute l’idée de la 3ème vague féministe ».

Ils se sont rencontrés sur Tinder

Si la tendance est au sexe sans lendemain, Tinder et ses concurrents sont aussi à l’origine de relations durables, soit parce que le sexe débouche sur sur une histoire sérieuse (comme cela arrive également en dehors ce type de rencontre), soit tout simplement parce que les choses sont claires dès le départ. Selon l’Ifop, 17% des utilisateurs de sites et applications de rencontre y ont initié une relation qui s’est conclue par un mariage ou un PACS, taux qui monte à 24% pour ceux qui avaient obtenu un rendez-vous. Par ailleurs, parmi ceux qui avaient rencontré au moins un autre membre en vrai, 72% se sont déjà engagés dans une relation amoureuse.

Alors qu’il y a quelques années, beaucoup n’auraient pas osé avouer qu’il s’étaient connus par ce biais, c’est à présent presque aussi banal que de se rencontrer en soiréeLe Monde révèle ainsi qu’aux États-Unis, « plus de 20% des couples hétérosexuels se sont rencontrés en ligne » , soit « à peu près autant [que ceux] formés après une rencontre dans un bar ou un restaurant » et souligne que « chez les couples homosexuels, le nombre de couples qui se sont rencontrés en ligne grimpe même à… 70 % ». Les gays étant les précurseurs de cette tendance et ayant une bonne longueur d’avance, on peut raisonnablement penser que la proportion de couples hétéros formés grâce à Tinder ou toute autre application de ce type continuera à augmenter les années à venir. On voit déjà apparaitre les premiers bébés Tinder, qui eux sont bien réels.

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