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Quiverfull : le mouvement chrétien qui scandalise l’Amérique

Des familles qui prônent un retour aux valeurs chrétiennes traditionnelles dans une optique rigoriste et anti-féministe : pas d’avortement ni de planification familiale, des femmes au foyer qui doivent obéir à leur mari et mettre au monde autant d’enfants que possible, des filles élevées dans l’idée que si elles sont violées, ce sera de leur faute. Bienvenue dans l’univers des Quiverfull, chrétiens évangéliques ultra-conservateurs. On estime qu’une dizaine de milliers de familles vivent selon ces préceptes, majoritairement aux États-Unis.

Quiverfull ou le « carquois rempli »

À l’origine de l’appellation de ce mouvement, un passage de la bible :

« Voici, des fils sont un héritage de l’Éternel, le fruit des entrailles est une récompense ; Comme les flèches dans la main d’un guerrier, ainsi sont les fils de la jeunesse ; Heureux l’homme qui en a rempli son carquois ! Ils ne seront pas confus, quand ils parleront avec des ennemis à la porte. » Ancien Testament, Psaumes 127:3-5

Quiverfull signifie littéralement « carquois rempli ». Les familles Quiverfull s’appuient sur ce passage pour justifier le non-recours à la contraception et la nécessité de fonder une famille nombreuse, garantie du bonheur, avec la conviction que Dieu ne leur donnera pas plus d’enfants qu’elles ne sauraient assumer.

La famille Duggar : façade médiatique de ce courant de pensée

Pendant 7 ans, de 2008 à juillet 2015, les Américains ont pu suivre le quotidien de Jim Bob Duggar, sa femme Michelle et leurs 17, puis 18 et à présent 19 enfants,  dans la très populaire émission de téléréalité 19 kids and counting (« 19 enfants et c’est pas fini ») diffusée sur la chaîne TLC et suivie par 2,3 millions de téléspectateurs.

Michelle Duggar, entourée de ses enfants et de son mari, Jim Bob, après la naissance de leur 17ème enfant. Crédits : AP Photo/ Beth Hall

Michelle Duggar, entourée de ses enfants et de son mari, Jim Bob, après la naissance de leur 17ème enfant. Crédits : AP Photo/ Beth Hall

Les Duggar ont laissé à Dieu le soin de décider du nombre d’enfants qu’ils auraient et élèvent leur progéniture loin des vices de la vie moderne : école à la maison, accès limité aux activités, TV, musique, internet, etc.

La famille Duggar incarne la famille Quiverfull par excellence et, sans s’en réclamer ouvertement, a contribué à faire connaitre au grand public ce mode de vie atypique. Jusqu’au jour où le scandale éclate : en mai 2015, la presse révèle les attouchements sexuels commis par l’ainé de la fratrie, Josh, sur cinq filles mineures, dont quatre de ses soeurs, avant le début de l’émission alors qu’il était lui-même adolescent. Après qu’il ait présenté ses excuses publiques, la chaîne met fin au programme. Très vite, on accuse la conception rigoriste de la religion des Duggar d’avoir favorisé ces abus.

Une idéologie anti-féministe

Le mouvement Quiverfull s’est répandu dans les années 80, en réponse aux courants féministes et à la banalisation de la contraception dans l’Amérique chrétienne, notamment avec la publication en 1985 de : The way home: beyond feminism, back to reality (« Le chemin du retour : au delà du féminisme, revenir à la réalité« ) de Mary Pride. L’auteur insiste sur le fait  qu’une femme ne peut atteindre le bonheur véritable qu’en rendant le contrôle de son utérus à Dieu, en existant seulement pour servir son époux, donner la vie, nourrir sa famille et éduquer ses enfants à la maison.

Seul le sexe hétérosexuel, vaginal, marital et à but procréatif est autorisé par les évangéliques quiverfull. La femme doit se soumettre au désir sexuel de son mari. Michelle Duggar conseille même à ses filles :

 » Dans votre mariage, il y aura des moments où vous serez épuisées. Votre mari rentre à la maison après une dure journée de travail, vous mettez le bébé au lit, et il va être impatient de passer un moment avec vous. Soyez disponibles. Tout le monde peut lui faire à déjeuner mais une seule personne peut répondre à son besoin physique d’amour, et vous devrez toujours être disponibles pour lui, quand il en aura envie. »

Pire encore, les filles victimes de viol en sont tenues responsables. Dans un programme scolaire destiné à l’éducation à domicile des enfants, plébiscité par le mouvement Quiverfull et qu’utiliseraient les Duggar, le thème de l’abus sexuel y est abordé. La jeune fille est invitée à se demander pourquoi Dieu l’a permis.

Programme scolaire pour l'école à domicile de Bill Gothard, plébiscité par le mouvement Quiverfull. Conseils relatifs à l'abus sexuel. Crédits : Sarah Galo

Programme scolaire pour l’école à domicile de Bill Gothard, plébiscité par le mouvement Quiverfull. Conseils relatifs à l’abus sexuel. Crédits : Sarah Galo

La faute aux vêtements impudiques, à une posture indécente, ou encore aux mauvaises fréquentations figurent parmi les pistes de reflexion, pour finalement recommander de pardonner l’offenseur et de demander pardon à Dieu.

Une vie en vase clos qui rend difficile l’émancipation

Les familles Quiverfull sont autosuffisantes et vivent en marge de la société : les enfants suivent leur scolarité à domicile, aucune aide de l’état n’est acceptée, et ce quel que soit le nombre d’enfants à élever. Les loisirs sont contrôlés, les relations chaperonnées. Certaines familles fuient les docteurs, jusqu’à mettre la vie de leurs enfants en danger. Dans ce système patriarcal, la fille, dont l’éducation est réduite au strict minimum, se soumet à l’autorité de son père, puis à celle de son mari, après que celui-ci ait reçu l’autorisation paternelle de lui faire la cour puis de l’épouser. Dans ces conditions, il est difficile pour les jeunes femmes issues de ce milieu de s’émanciper de la tutelle masculine, et plus encore une fois qu’elles ont mis au monde toute une ribambelle d’enfants.

Glamour UK dans son édition de novembre 2015 relate l’histoire de Sophie, qui a grandi dans une famille Quiverfull jusqu’à ce qu’elle décide de s’enfuir le jour de ses 18 ans avec un garçon, Matt, rencontré dans un camp pour jeunes chrétiens et qu’elle épousera quelques mois plus tard. La jeune femme qui ne supportait plus sa vie envisageait à cette époque le suicide : « c’était fuir ou mourir ». Aujourd’hui âgée de 24 ans, Sophie éprouve encore des difficultés dans de nombreux aspects de la vie et explique :

« Matt a passé des années à me dire que c’était ok de prendre un ibuprofène pour un mal de tête, mais je  n’y arrivais pas ».

Elle envisage à peine maintenant de revenir sur son passé et de commencer une thérapie.